Junanshin 柔軟心

Mis à jour : 27 janv. 2019


Il y a de nombreuses années, pendant un séminaire EKF, Suzuki Sansei Sensei avait interpelé le groupe :

“Vous, en Europe, vous vous entraînez durant toute l'année avec comme seule finalité de passer un examen. Au Japon le Kyudo ne se réduit pas à cela, il y a de nombreuses autres manières de vivre le Kyudo...“


Okazaki Sensei au Dojo de Yonezawa en septembre 2011

Dans l'interview lors du tournage de Mato no Muko, Okazaki Sensei nous disait :

“Je pense qu’on peut pratiquer le Kyudo sous trois formes : en tant que sport, en tant qu’activité pour rester en bonne santé, ou enfin comme travail de recherche spirituelle. Une pratique basée sur le souhait d’être en bonne santé est aussi acceptable qu’une pratique plutôt axée sur le sport. Puis il y a ceux qui veulent quelque chose de plus et s’orientent vers l’aspect du Budo dans le Kyudo. Je pense qu’une telle évolution dans la pratique est tout à fait acceptable. On peut commencer pour la santé, ou en tant qu’étudiant qui ne cherche qu’à cibler, puis se rendre compte qu’on veut quelque chose de plus, se rendre compte qu’il y a un aspect spirituel, le Budo, une dimension qui dépasse le simple fait de cibler et avoir envie de se lancer dans cette voie. C’est un travail de toute une vie.“


Et dans tous les Kyudojo où j'ai eu l'occasion de pratiquer au Japon, j'ai effectivement rencontré des japonais qui vivaient le Kyudo sous toutes les formes possibles et imaginables. J'ai par exemple été très ému de rencontrer des vieilles dames qui venaient tous les après-midi tirer 2 ou 4 flèches puis qui passaient le reste du temps à boire le thé, manger des gâteaux et papoter.


Toutefois, si certains parmi nous ont l'ambition de pratiquer le Kyudo en tant que Budo, je crois que la lecture du texte de Maître Pascal Krieger nous invite à prendre conscience de tout ce que cela représente au plus profond de notre personnalité et peut-être à remettre en question la forme de notre engagement.


Erick Moisy


Esprit malléable

Les notions, ces vérités globales, sont autant de graines semées sur le chemin qui mène au «Do». Si les graines tombent sur un sol dur, elles ne germeront jamais. Il est donc primordial de préparer le terrain en abordant l'étude d'un Kobudo (Un Budo traditionnel, ancien, par opposition à un Budo moderne tel que le Judo ou l'Aikido).


La seule manière d'étudier un Kobudo avec quelque succès, je dis bien la seule, en pesant mes mots, c'est de le faire avec une attitude composée des cinq éléments suivants :


1. Patience

2. Confiance

3. Humilité

4. Souplesse d'esprit

5. Disponibilité


A moins qu'elle ne se transforme en cours de route, toute autre attitude conduit à l'échec. Cette attitude idéale est exprimée à travers la notion appelée Junan (ou Nyunan): flexible ; Shin: esprit. Ce sera sur les cinq éléments qui la composent que se porteront tout d'abord les corrections de l'enseignant. Permettez-moi de m'étendre un peu sur l'importance de ces éléments.


1. L'impatient s'est déjà inconsciemment fixé un but et le temps qu'il mettra à l'atteindre. Le regard fixé sur ce but imaginaire, il ne pourra prêter attention à l'endroit où se posent ses pas. Il foulera aux pieds les graines semées sur son passage. Il n'aura pas la patience d'attendre qu'un certain travail se fasse en lui. Il voudra des résultats rapides. Il lui faudra vaincre son impatience et apprendre à marcher simplement, sans s'occuper du chemin parcouru, ni du but à atteindre mais en concentrant son attention sur l'instant présent (lchi go lchi e).


2. Le sceptique aborde la discipline en la jugeant constamment sur la base des connaissances qu'il a acquises dans d'autres domaines. Il décortique tout et, s'il ne comprend pas, doutera. Doué d'un esprit très logique, il n'acceptera pas, ou seulement avec réticence, ce qui n'est pas vérifiable. Son scepticisme l'empêchera de progresser. Il lui faudra apprendre à faire confiance à son enseignant et à la discipline qu'il a choisie. On ne peut rien prouver en Kobudo. On y acquiert soi-même ses convictions et seulement pour soi-même.


3. L'orgueilleux, imbu de ses grandes qualités, va trouver difficile d'admettre qu'il n'y connaît rien. Il se sent à l'étroit dans sa peau de débutant. Il cherchera à justifier ses erreurs ou ses défauts. Son ego dressera des obstacles quasiment insurmontables sur le chemin de sa progression. Il lui faudra accomplir un énorme travail sur lui-même pour réaliser qu'il n'est pas le centre du monde mais un simple voyageur, ignorant, comme beaucoup d'autres, qu'il est à la recherche de lui-même.


4. L'entêté sera tout d'abord servi par son trait de caractère. Il foncera sur le chemin du Do sans trop regarder où il va. Mais quand vient le temps des remises en question, son esprit grincera, peu habitué à la mobilité. il ne se résignera qu'avec difficulté à marcher dans une direction différente de celle qu'il avait jugée bonne car il ne peut marcher qu'obstinément. Mais si c'est avec la même obstination qu'il se met à faire des efforts pour se libérer de cette rigidité d'esprit, alors rien n'est perdu. D'erreurs en déceptions, d'échecs en défaites, son esprit meurtri s'assouplira et s'accommodera des brusques changements de direction que nous réservent les voies du Budo.


5. L'indisponible abordera une discipline avec ce genre de langage : “Je veux bien commencer (sous-entendu, pour vous faire plaisir!) mais je ne pourrai venir qu'une fois par semaine (sous-entendu : je ne connais rien du travail à effectuer mais voici mes conditions !) car j'ai d'autres obligations, etc.“ Le Kobudo exige beaucoup de temps et de travail. Ce personnage affairé devra vite faire des choix. On ne peut pratiquer sérieusement le Kobudo une fois par semaine. C'est quotidiennement qu'il faut s'entraîner et deux à trois fois par semaine sous la direction d'un enseignant. La participation aux stages et la vie du groupe monopolisent une grande partie des loisirs d'un individu. L'indisponibilité reste un problème majeur et la principale cause de défection.


Pascal Krieger au Shobukan au Vietnam en 2016

Pour résumer, lorsqu'on décide d'entreprendre un voyage dont le but est la compréhension de la vie et la découverte de soi-même à travers le Kobudo, il faut prendre le temps, avoir une grande capacité d'adaptation, mettre humblement sa confiance toute entière dans le guide que l'on a choisi et avancer patiemment, pas à pas, attentif et réceptif.



Toutes ces qualités sont comprises dans l'attitude Junanshin. Il est primordial qu'elles soient mises en exergue dès le début car elles sont indispensables jusqu'à la fin du voyage.

© Pascal Krieger 1989, Jodô, la voie du bâton


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