Le hasard m'a fait rencontrer Liam O'Brien Sensei en Hollande en 1992 quelques jours seulement avant le départ pour mon premier séjour au Japon chez Furusawa Sensei. Je lui ai posé quelques questions, il m'a donné de précieux conseils. Ishin Denshin ! Ce que j'ai intuitivement ressenti n'a jamais été déçu, bien au-contraire. Son portrait dans ce blog est une évidence. Et c'est à son fidèle disciple Ray Dolphin Sensei, Kyoshi 6ème Dan que j'ai demandé l'autorisation de reprendre le texte qu'il avait écrit dans une newsletter de l'EKF.

Merci à Marie Bagnoud pour la traduction française et à Claude Le Guyader, autre fidèle disciple de “Sensei“ comme elle l'appelle toujours.

Ne manquez pas de visionner dans la section vidéo du site le Yawatashi d'O'Brien Sensei à Tokyo en 2012.

Erick Moisy

L'héritage de Liam O’Brien,

Kyoshi Hachi Dan

Je sais, cela ne plairait pas du tout à O'Brien Sensei que j'écrive un texte à son sujet, mais je sais aussi que, pour une fois, je dois à sa mémoire d'aller à l'encontre de sa volonté !

C'est en 1990 que j'ai rencontré O’Brien Sensei pour la première fois ; il faisait partie d'une délégation envoyée par la Fédération Japonaise pour donner une démonstration de Kyudo à Glasgow, capitale européenne de la culture cette année là. O’Brien Sensei avait contacté un de ses anciens étudiants et lui avait demandé d'organiser un séminaire d'une journée à Londres. J'étais loin de savoir, à l'époque, quelle influence cette personne aurait sur moi.

 

O’Brien Sensei a pratiqué le Kyudo pendant 43 ans, dont presque le quart au Japon ! Il a commencé à Kamakura en janvier 1972 sous la tutelle de Takeda Yutaka Hanshi. O’Brien Sensei a obtenu le Ni Dan lors de son premier passage d'examen à l'été de cette année, puis le San Dan et le Yon Dan avant de retourner au Royaume-Uni en 1974 ; il a passé le Go Dan au séminaire EKF à Londres en 1983.

On dit que « quand l'élève est prêt, le maître apparaît ». Ce fut certainement le cas pour O’Brien Sensei. En 1984, quand il est retourné au Japon avec sa femme Yukiko, ils avaient l'intention de vivre à Kyoto. Mais à leur arrivée à l'aéroport de Kansai, le personnel des douanes les fit passer en priorité : Takeuchi Osamu Hanshi les attendait à leur sortie dans le hall central pour les persuader de s'installer à Kobe. O’Brien Sensei a reçu l'enseignement de Takeuchi Sensei pendant les neuf années qui suivirent, s'entraînant tous les soirs ainsi que le week-end. L'un de ses Sempai dans le Dojo d'Ashiya était Hayashi Fumio Hanshi.

Liam O'Brien 1946-2015) - Zanshin

O’Brien Sensei a fait l'expérience unique de la vraie vie d'un Dojo. Les visiteurs étrangers ont tendance à être traités comme des invités, et leur ignorance de la culture japonaise est prise en considération. Ce n'était pas le cas pour O’Brien Sensei. Il disait fréquemment qu'au Japon, on apprend souvent par l'embarras, en faisant des erreurs qui sont ensuite corrigées. Comme exemple, O’Brien Sensei citait souvent le jour où Takeuchi Sensei avait demandé à une élève de l'assister pendant un Yawatashi en prenant le rôle de Dai Ni Kaizoe. Celle-ci a protesté de son manque d'expérience, disant qu'elle n'était pas prête. On ne le lui a plus jamais demandé. O’Brien Sensei disait souvent que lorsqu'un Sempai réprimande un Kohai, cela ne devrait jamais viser la personne, mais être dans l'intérêt de l'élève.

Séminaire EKF à Londres 1983 : Takeuchi Sensei, Philippe Reymond, Mike Cundy, O'Brien Sensei, Kikuchi Sensei

Pendant cette période, O’Brien Sensei a passé le Renshi en 1984, le Roku Dan en 1986 et le Kyoshi juste avant de revenir au Royaume Uni en 1992. Il a aussi touvé le temps de traduire le Kyudo Kyohon, volume 1, du japonais à l'anglais !

 

A son retour du Japon, O’Brien Sensei a offert l'opportunité aux plus hauts gradés du Royaume-Uni de lui rendre visite chez lui à Ealing pour un entraînement complémentaire en préparation du séminaire EKF et de l'examen en Hollande. Plus tard cette année-là, il a également mis en place un entraînement à Heston le dimanche et a fondé ce qui allait devenir la London Kyudo Society. Ce Dojo portait à l'origine le nom de "Shatokurin" (le lieu de la vertu du tir), qui remontait à Anzawa Sensei. Le vœu le plus cher d'O’Brien Sensei était de développer le niveau de pratique du Kyudo dans l'ensemble du Royaume-Uni. Il souhaitait donc que ceux qui dirigeaient des Dojo puissent venir s'entraîner avec lui et qu'ils l'invitent à se rendre dans leur Dojo. Il a adopté le nom « London Kyudo Society » parce qu'une société représente un ensemble plus large de personnes, dont l'objectif commun est l'étude du Kyudo. Petit à petit, O’Brien Sensei a introduit une forme de pratique plus stricte, dont il avait lui-même fait l'expérience dans le Dojo d'Ashiya dirigé par Takeuchi Sensei. 

Après l'entraînement, O’Brien Sensei et sa femme invitaient souvent quelques-uns des plus hauts gradés chez eux pour le repas du soir. Assis ensemble, nous parlions de Kyudo et de ses expériences au Japon. Il nous disait qu'il faisait la même chose avec Takeuchi Sensei. Il paraît que celui-ci aimait le café noir et qu'ils restaient souvent avec lui jusque tard le soir tandis qu'il fumait en buvant son café. Un des élèves de Takeuchi Sensei faisait le « Kaizoe », récupérant la cendre dans un cendrier avant qu'elle ne tombe sur la table. Mais alors que tout le monde était épuisé et commençait à s'endormir, Takeuchi Sensei énonçait une perle de sagesse concernant le Kyudo et tout le monde se réveillait.

 

Avoir une relation avec celui qui nous enseigne est indispensable dans le Kyudo. O’Brien Sensei était généreux et sans réserve dans son enseignement, mais il exigeait une relation élève-enseignant correcte. « Sans la relation Sempai-Kohai, on ne pratique pas le Kyudo », disait-il. Un groupe de personnes s'entraînant ensemble ne constitue pas un Dojo. Il nous rappelait souvent qu'au début de chaque pratique, il faut faire Aisatsu en saluant d'abord le dojo, ensuite celui qui nous enseigne et enfin les autres membres du dojo. O’Brien Sensei enseignait le Kyudo comme Shyuyodo, une voie de culture morale. Il s'agit d'une manière de s'appliquer à la pratique, et non du simple apprentissage du tir avec un arc japonais. Il disait souvent qu'il fallait savoir jouer plusieurs rôles. Au Royaume-Uni et en Europe, il était le Sempai de tout le monde. Au Japon, par contre, il adoptait le rôle de Kohai, comme l'exigeait la situation. Il s'agissait simplement de connaître sa place dans la hiérarchie et de se comporter en conséquence.

 

O’Brien Sensei enseignait bien sûr la technique, mais, ce qui est plus important, il  enseignait le Reigi, le respect envers les personnes avec qui l'on pratique, envers le lieu où l'on pratique, envers son matériel et envers la pratique elle-même. Il disait souvent que le salut n'avait pas pour seul but de montrer son respect, mais aussi d'abaisser le mât de l'ego. Chaque fois que l'on salue, on diminue un peu plus son ego. Un jour, il m'a dit qu'il essayait d'effacer Liam O’Brien du tir, pour laisser l'arc tirer. Il disait qu'il fallait se donner corps et âme pour permettre au tir de devenir naturel, que le Kyudo est plutôt simple, que c'est nous qui le rendons compliqué.

En 1992, il a achevé la traduction du Kyudo Kyohon vol. 1 en anglais. Seuls ceux qui ont pratiqué le Kyudo avant cette publication peuvent réellement apprécier l'importance de ce livre. C'est maintenant un ouvrage de référence pour l'enseignement comme pour l'apprentissage du Kyudo.

 

Sensei disait souvent que la pire chose à faire était d'enseigner sa propre notion du Kyudo, Jibun Katte. Il faut enseigner soit ce qui est dans le Kyohon, soit ce qu'on a reçu d'un enseignant de niveau Hanshi.

 

En 2006, il a reçu une requête extraordinaire du directeur des jardins de Kew à Londres, de renommée mondiale. Il y a à Kew une réplique du Chokushimon du Nishi Hongan-ji à Kyoto, un don reçu à l'occasion de l'exposition anglo-japonaise de 1910. Le Mon (portail japonais) venait juste d'être entièrement restauré et s'ouvrait à nouveau au public. Avec l'aide de l'ambassadeur du Japon, une consécration Shinto a été organisée, et O’Brien Sensei a été invité à faire un Yawatashi lors de cette prestigieuse cérémonie, entièrement filmée par la compagnie de télévision japonaise NHK.

 

Au fil des ans, O’Brien Sensei et le fabriquant d'arcs japonais Higosaburo lièrent une profonde amitié. Higosaburo Sensei trouvait remarquable l'attitude de O’Brien Sensei envers le Kyudo. Si remarquable qu'il lui offrit un Mangi Yumi. Les Mangi sont les meilleurs arcs que Higosaburo sensei produit ; liés par un adhésif naturel appelé Nibe, ils sont construits pendant la nuit, de sorte que le fabriquant ne soit pas interrompu et qu'il puisse se concentrer pleinement sur la fabrication de ces chefs-d'oeuvre. Une fois, alors qu'O’Brien sensei et sa femme Yukiko San rendaient visite à Higosaburo sensei, celui-ci lui offrit l'un de ces merveilleux arcs.

Les Yumi en bambou sont toujours produits par deux, donc après une brève discussion à leur hôtel, ils décidèrent de retourner vers Higosaburo Sensei et de lui demander la permission d'acheter l'autre. Alors qu'il se rendaient au domicile du fabriquant, ils le rencontrèrent qui venait à leur hôtel, portant le deuxième Mangi Yumi. Higosaburo Sensei lui dit qu'il avait l'air esseulé et le lui offrit ! En 2003, Higosaburo rendit visite à la London Kyudo Society et nous enseigna comment prendre soin de ses Yumi.

 

O’Brien Sensei disait souvent que Higosaburo Sensei marquait ses Yumi de son empreinte bien à lui, ce qui les rendait si particuliers. Je me souviens des premières fois où O’Brien Sensei les a employés ; il dit qu'il devait faire un Hanare tout à fait juste. Il disait souvent que, plus le matériel est de qualité, plus il faut de l'expérience pour l'employer.

Pour un épisode d'une série sur la culture japonaise, la compagnie de télévision NHK a tourné un documentaire sur Higosaburo Sensei et a inclus une séquence sur son amitié avec O’Brien Sensei. Ils lui ont rendu visite à Londres et au Dojo de la London Kyudo Society. Ils ont interviewé à nouveau O’Brien Sensei en 2008 pour un documentaire dans leur série Japanology.

Visite de Higosaburo à la London Kyudo Society
O'Brien Sensei et Yukiko San à Genève, Suisse 2011

O’Brien Sensei consacrait régulièrement du temps et des efforts pour se rendre à l'étranger diriger des séminaires en France, en Suisse et en Scandinavie. Il a également invité les plus hauts gradés à participer à des séminaires résidentiels ici au Royaume-Uni et au centre Zen de la Falaise Verte en France.

Lors des séminaires EKF, lui et sa femme Yukiko San étaient toujours présents, traduisant souvent les enseignements de la délégation japonaise. Traduire des termes spécifiques au Kyudo ou la terminologie employée par des Hanshi peut être très difficile, même pour les Japonais, surtout s'ils ne pratiquent pas le Kyudo. Les traductions d'O’Brien Sensei et de Yukiko San étaient toujours très précises et réfléchies.

La contribution d'O’Brien Sensei au développement du Kyudo en dehors du Japon ne saurait être surestimée. On peut vraiment dire qu'il avait une connaissance unique du Kyudo. Il avait fait l'expérience d'une école traditionnelle de Kyudo à Ashiya sous la supervision de Takeuchi Sensei  et  après  avoir  obtenu  le Nana Dan en 

1997, il a été invité par Kamogawa Sensei à participer aux séminaires ANKF pour les Kyoshi du Japon. Ces séminaires étaient à l'intention des Kyoshi de haut niveau de chacune des préfectures japonaises. Il y a rencontré entre autres Ishii Sensei and Miyauchi Sensei, maintenant tous deux Hanshi, et ils sont devenus amis.

O’Brien Sensei était aussi en mesure de comprendre les difficultés de la pratique du Kyudo en Europe.

 

Sa réputation dans le monde du Kyudo était telle que la présidente d'honneur de l'IKYF, son Altesse impériale la Princesse Takamado, exprima son vœu de visiter son Dojo à Londres et bien entendu, puisqu'elle nous rendait visite, le Président de l'ANKF de l'époque, Suzuki Mitsunari Sensei (aussi connu sous le nom de Sansei Sensei), l'accompagna. Ce fut un dimanche après-midi bien intéressant !

 

Après son décès en août 2015, l'ANKF a décerné le Hachi Dan à O’Brien Sensei et on m'a transmis un certificat lors d'un séminaire Shogosha à Tokyo en octobre 2015. Celui-ci a été remis à sa fille Julie qui a assisté à un tir commémoratif au centre sportif national de Grande-Bretagne à Lilleshall en février 2016. Plus de 70 personnes venues de partout en Europe ont participé à ce Tsuito Shakai. C'était très émouvant de penser que tant de monde avait fait un long voyage pour tirer deux flèches pour lui.

 

O’Brien Sensei pratiquait le Zazen depuis de nombreuses années. Il avait commencé en participant aux Sesshin pendant sa période à Kamakura. Il avait développé une relation avec Taitsu Roshi du temple Ryomonji à Himeiji et après le décès de sa femme Yukiko, O’Brien Sensei y a apporté ses cendres. Son désir était que les siennes y reposent aussi.

Tsuito Shakai, février 2016

O’Brien Sensei pratiquait Zazen au centre Zen de Shobo-an à Londres. Il nous a donc semblé approprié d'y tenir une cérémonie et de planter un petit érable pour le commémorer au Royaume Uni.

 

Pendant 23 ans, j'ai eu la chance de l'appeler Sensei, non comme un simple titre honorifique du même type que “Monsieur“, mais comme marque de notre relation élève/enseignant. J'ai aussi eu la chance de l'accompagner lors de divers voyages au Japon. En 2008, nous avons rendu visite à Miyauchi Sensei et nous nous sommes entraînés au Dojo du sanctuaire d'Ise.

 

Je me souviens qu'il y a de nombreuses années, alors que nous marchions en direction du Dojo, il s'est retourné vers moi et a dit : « Un jour, nous serons deux vieux enseignants marchant ensemble vers le Dojo. » Je n'aurai plus sa compagnie pour le reste de mon voyage le long de ce chemin, mais il restera mon guide.

 

 

Ray Dolphin

Chairman

United Kingdom Kyudo Association

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