Connaissons nos besoins / Ware Tada Taru Shiru

Mis à jour : mai 23

par Erick Moisy / 22 mai 2020


L'année 2020 nous confronte à une situation d'une gravité que peu de nous ont déjà connue. Les grandes épidémies du passé, les guerres, les famines ne font plus partie de notre civilisation occidentale qui a su nous mettre à l'abri de ces fléaux qui néanmoins existent encore dans certaines parties du monde.


Sho ga nai – c'est comme ça !

Le Japon a toujours été soumis à une activité sismique et à des typhons dévastateurs. Cette formule n'exprime pas le fatalisme, mais plutôt un esprit de résilience. Plutôt que de dépenser notre énergie à critiquer ce qui n'a pas été anticipé ou les imperfections de gestion du désastre par les “responsables mais pas coupables“, il me semble que nous avons là une opportunité de nous interroger sur ce qui est réellement important pour nous en observant simplement le degré de frustration que nous impose des mesures de privation.

Une fois de plus c'est Pascal Krieger Sensei qui nourrit ma réflexion en relisant la dernière calligraphie de son livre “Ten Jin Chi“.

Ware-Tada-Taru (wo)-Shiru

Cette célèbre maxime se trouve dans le jardin de thé du temple Zen le plus visité de Kyoto, le Ryo-An-Ji. Bien que moins photographié que le jardin rocheux (Kare Sansui), le jardin de thé est l’un des trésors culturels les plus sublimes et les plus valorisés que le temple offre au monde. Près de la maison de thé il y a un célèbre bassin en pierre, le Tsukubai, où l’eau coule continuellement pour la purification rituelle. C'est sur la pierre de ce bassin que se trouvent gravés les quatre caractères :

Ware : je

Tada : seulement

Taru : suffire

Shiru : connaître


P Krieger : (...) C'est le graphiste en moi qui fut touché de prime abord. Ces quatre idéogrammes contenant chacun un carré, l'auteur (anonyme) a voulu illustrer son concept en n'utilisant qu'un seul carré, opération possible grâce à l'agencement ingénieux des idéogrammes autour de l'unique carré central.


Connaissons nos besoins

Les besoins vitaux sont énumérés dans la fameuse “règle des 3“ :

On ne peut survivre plus de :

  • 3 minutes sans oxygène

  • 3 jours sans eau

  • 3 semaines sans nourriture

Le gouvernement sous pression dans la gestion de l'urgence autorise donc les commerces alimentaires à rester ouverts. Les malades qui ne peuvent plus respirer sont placés en réanimation... Mais pour un humain aux besoins complexes “vivre“ signifie-t'il seulement “survivre“ ?

  • J'ai besoin de prendre l'air

  • J'ai besoin de rencontrer ma famille, mes amis

  • J'ai besoin de faire du shopping, d'aller au concert, au théatre..

  • J'ai besoin de voyager

  • J'ai besoin de tirer des flèches...

Je vis dans une propriété avec un grand jardin, mes besoins sont biens différents de ceux d'une famille confinée dans un petit appartement. Un jour nous parlions de décroissance avec Pascal Krieger. Dans beaucoup de domaines Pascal s'est organisé une vie où il a supprimé tant de biens de consommation qui nous paraissent si indispensables. A un moment il nous a dit : — Allez parler de décroissance à un africain qui fait chaque jour des kilomètres à pied pour pomper l'eau nécessaire à la survie de sa famille...

吾唯足T

Comme souvent une formule de quelques idéogrammes peut s'interpréter avec des nuances :

  • Je ne connais que la satisfaction

  • Je suis satisfait de ce que j’ai

  • Moi seul sait que je suis satisfait

Destiné à renforcer les enseignements bouddhistes concernant l’humilité et l’abondance dans l’âme, le sens sera :

  • On a déjà tout ce dont on a besoin.

  • Si vous apprenez à être satisfait, vous êtes riche en esprit !

  • J’apprends à être seulement satisfait

Celui qui apprend seulement à être satisfait est spirituellement riche, tandis que celui qui n’apprend pas à être satisfait est spirituellement pauvre, même s’il est matériellement riche.

Tsukubai se traduit littéralement par “accroupi“ en raison de la faible hauteur du bassin. L’utilisateur doit se pencher pour l’utiliser, en signe d’humilité. Dans un jardin de thé le positionnement du Tsukubai, plus bas que la véranda sur laquelle on se tient pour le voir, oblige à s’incliner respectueusement tout en écoutant le filet sans fin de l’eau de remplissage de la pipe en bambou.


Le Tsukubai incarne également une forme subtile d’enseignement Zen en utilisant la juxtaposition ironique : tandis que la forme imite une pièce de monnaie chinoise ancienne, le sentiment est le contraire du matérialisme. Ainsi, au cours de nombreux siècles, le Tsukubai a également servi de Koan visuel humoristique pour d’innombrables moines résidant au temple, leur rappelant doucement, quotidiennement leur vœu de pauvreté.


(...) Le philosophe en moi fut plus long à convaincre, mais à force de calligraphier ce principe et d'en parler autour de moi, ce concept a fini par me séduire. Je suis aujourd'hui convaincu que l'avenir de l'homme passe par une certaine forme de décroissance. L'air, une nourriture simple, un toit, et la possibilité de garder sa dignité. Ces quelques besoins fondamentaux sont pourtant sérieusement menacés par cette incontournable croissance qui nous pousse à acquérir tant de choses dont nous n'avons pas réellement besoin. La pauvreté sait rester digne. Sans la dignité, c'est de la misère. Pascal Krieger : Ten Jin Chi ou une approche calligraphique du Budô

Tsukubai en Kyudo : le tir accroupi

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