Jibun katte


Jibun katte est une expression qu’utilisait souvent O’Brien Sensei. Très “british“ il s’exprimait toujours avec délicatesse. Cette phrase qu'il citait sans arrogance, qualifie un comportement qu’il n’appréciait pas du tout dans le monde du Kyudo, particulièrement en Occident.

Liam O'Brien Kyoshi 8e dan

Lorsque j’entendais dans sa bouche jibun katte je comprenais qu’il désignait des personnes qui s’approprient une tradition ou un enseignement et l’accommodent à “leur propre sauce, qui n’en font qu’à leur tête“. Cette expression est courante dans le langage japonais. Quand on cherche dans les dictionnaires la définition de chaque Kanji (idéogramme), jibun signifie “soi-même“. Mais surprise, le mot katte est un terme qui vient du Kyudo. Pour désigner la main gauche et la main droite on utilise les mots yundela main de l’arc“, et metela main du cheval“. Le samourai tenait l’arc dans la main gauche et guidait son cheval avec les rênes dans la main droite. Comme on peut le voir dans les démonstrations de yabusame, au galop la main droite ne tient plus les rênes, elle saisit la flèche dans le carquois et la place sur la corde. L’arc est ouvert pour atteindre successivement les 3 cibles placées le long du parcours.



Tout comme yunde/mete, en Kyudo oshide/katte désignent également la main gauche et la main droite En lisant le Kyudo Kyohon on trouve une note qui y fait référence :

– (...) mete (katte) utilise la puissance du bras en laissant les doigts de la main droite s'abandonner à l'action de la corde de telle manière que la corde soit tirée par le coude droit. (...) La main gauche doit être en relation avec la main droite. La main gauche est désignée comme la main qui pousse, oshide (du verbe osu : pousser), la main droite comme la main qui gagne, katte.

Manuel de Kyudo version française page 67


Katte (勝手) est composé de “victoire“ (勝) et de “main“ (手). Si la main gauche pousse, la main droite tirée par le coude a une certaine liberté de mouvement. Cette caractéristique technique du Kyudo est passée dans le langage courant. Elle devient une mise en garde contre un comportement égocentrique, voire égoïste. Dans le monde du Kyudo elle compromet le maintien du caractère authentique de la pratique. Dans la société japonaise en général, katte a pris le sens de “librement, selon ses envies personnelles, à sa guise, à sa fantaisie…”. Par exemple, katte ni kimeru (勝手に決める) veut dire “décider arbitrairement, sans demander l’avis des autres”.


Autrefois, la cuisine était le seul lieu où les femmes japonaises possédaient un semblant de liberté, les hommes n’y mettant en général pas les pieds. Bien qu’on n’utilise plus beaucoup le mot okatte (お勝手) mais plutôt daidokoro (台所) pour la cuisine, l’entrée de service qui se trouve à l’arrière des maisons japonaises continue à porter le nom de katteguchi (勝手口). Car celle-ci est située traditionnellement dans ce même lieu de liberté féminine, d’où son nom.


Ce mot est surtout employé dans sa forme adverbiale. Quand on désire qu’un invité prenne ses aises, on pourra lui dire : katte ni meshiagare (勝手に召し上がれ) “servez-vous vous-même, selon votre envie”. Mais il a souvent une connotation négative car il contient une nuance d’égoïsme, chose difficilement acceptée au pays du soleil levant. Jibun katte na hito (自分勝手な人) est “une personne égoïste, qui agit principalement selon ses envies“.


Si après d’âpres discussions sur un projet commun on vous dit katte ni sureba ? (勝手にすれば?), ce n’est pas bon signe. Il faudra en effet interpréter cette suggestion comme ceci : “j’abandonne, fais comme tu l’entends selon tes caprices”. Inutile de vous dire que votre interlocuteur est plutôt agacé à ce moment-là… La phrase katte ni sureba ? se termine sur un point d’interrogation, mais c’est une fausse question. Littéralement, cela donne : “Et si tu faisais comme tu en as envie ?”. Implicitement il faut entendre : “Fais comme tu veux vu que tu n’en fais qu’à ta tête !”. Cela dit, on peut aussi mettre un point d’exclamation, cela dépend de l’intonation. Katte ni sureba ! Katte ni shinasai ! “Fais comme tu veux, ne t’occupe plus de moi ! “. Si l’on n’en saisit pas l’ironie et qu’on prend la phrase au pied de la lettre on peut se dire : “Ah enfin, je peux donner mon avis !“.

Pour conclure je cite cet exemple de mon dictionnaire :

Kimimo konote no shigoto wa hadjimete nan daraou katte ga wakaru made wa manyuaru doori niyatteoita hou ga ii yo. (君もこの手の仕事は初めてなんだろう?勝手がわかるまではマニュアル通りにやっておいたほうがいいよ。)

“C’est la première fois que tu fais ce travail. Tu devrais suivre exactement le manuel jusqu’à ce que tu aies acquis suffisamment d’expérience.“

Satake Mariko Hanshi 8e dan

Sources : kotoba.fr / détail.chiebukuro (origine du mot) / kotobank (dictionnaire en japonais) / Imiwa ? (dictionnaire iOS)

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