Okazaki Hiroshi, Hanshi et maître gantier

Mis à jour : 16 mars 2019



La jeunesse

Au collège, je jouais au ping-pong. Mais depuis tout petit, je n’ai jamais eu de force dans les jambes, je n’ai jamais été rapide à la course à pied. Au niveau du collège, ceci représentait un handicap pour les matches contre les pratiquants de haut-niveau de la préfecture. Pour cette raison, j’ai décidé de cesser le ping-pong. Je cherchais une autre activité à pratiquer à la place, et j’ai découvert qu’il y avait un Dojo de Kyudo dans l’enceinte du Uesugi-Jinja. Après la guerre, ici dans le coin, il n’y avait pas de Kyudo pour les lycéens. J’ai observé les pratiquants adultes et je me suis dit que c’était quelque chose pour moi. Si j’arrivais à analyser le côté mental et l’aspect physique, je devrais pouvoir en faire quelque chose. Et c’est ainsi que j’ai commencé. C’étaient des gestes très tranquilles, mais il me semblait qu’il y avait là-dedans quelque chose qui me permettrait de renforcer mon mental. Comme le cœur bouge en unisson avec les mouvements, c’est quelque chose de spirituel, et c’est ce qui m’a amené à me lancer dans cette discipline.

“Faîtes-le vous même votre gant !“

Dans ma pratique et ma recherche personnelle dans le Kyudo je me suis rendu compte que les gants utilisés habituellement ne correspondaient pas au type de tir auquel j’aspirais. C’était une question de logique. Pour moi le Kyudo est une activité manuelle, et dans toute activité manuelle, y compris le sport, il y a des outils de travail. Les outils changent en fonction de leur utilisation. Alors je me suis demandé quels outils me permettraient de pratiquer le tir auquel j’aspirais. J’ai demandé à un fabriquant de me faire un gant sur mesure, mais le maître n’arrivait pas à créer un gant qui me satisfaisait et son disciple m’a dit: “faites le vous-même votre gant !”. Je me suis dit pourquoi pas. J’adore bricoler de mes mains et c’est en autodidacte que je me suis formé pour faire des gants. J’ai toujours cherché une logique entre la pratique du Kyudo et les gants que je fabrique. C’est ainsi que les choses ont commencé. Et le résultat final est que les gants que je fabrique aujourd’hui ont une grande part de créativité comparés au gants traditionnels.



L'autodidacte

Au début j’ai été le disciple d’un maître fabriquant de flèches. Mais dans ma pratique du Kyudo je suis arrivé à une conviction qu’un gant devait être comme ceci et pas autrement. Pour atteindre mon objectif en Kyudo, je devais passer par la création d’un gant qui corresponde à ma vision. Et c’est basé sur cette réflexion que je suis devenu fabriquant de gants. Je prenais des vieux gants que je dépiautais pièce par pièce. Normalement ici il y a deux ou trois couches de cuir, mais moi je n’utilise qu’une couche afin que le gant soit souple. Traditionnellement on fait en sorte que la partie du pouce ne plie pas. Mais moi je recherche non pas un Kobanare mais un Obanare, et pour que ceci soit faisable il faut que le gant soit souple. Il faut que ce soit un gant qui “s’ouvre” sans que l’on ne fasse rien de spécial. Nous appelons cela Muhatsu “ne pas lâcher”. C’est à dire un gant qui permette de tenir un Kai sans fin tout en s’ouvrant de lui-même. Comme c’est ce type de Kyudo que nous visons, il faut que la forme du gant corresponde à cette logique. Et comme pour moi, les gants traditionnels n’ont pas la logique que je poursuis, je me suis mis à les faire moi-même. Mais je n’ai jamais reçu d’enseignement, ce qui fait que j’ai toujours travaillé à tâtons. Aujourd’hui encore, à longueur d’années, je fais des innovations et des changements.

Le chercheur

Les fabricants traditionnels répètent la création de gants qui se ressemblent. Dans mon cas, pour parler de tel ou tel gant, il faut que je me souvienne de l’année où je l’ai fabriqué. Le gant que j’ai là devant moi correspond à ce qu’on peut faire de mieux. Mais cela va changer avec le prochain. Pour moi le concept d’atteindre son but est une chose que je rejette fortement, donc je vais continuer à apporter des changements, des évolutions techniques à mes gants, ceci jusqu’à ma mort. C’est une question de personnalité. Depuis tout petit je suis comme cela. Je suis incapable d’être satisfait avec ce que je fais. Ce que je fais maintenant est déjà dépassé. Donc si je ne rajoute pas quelque chose de nouveau par dessus il n’y a aucune évolution. Quand j’étais à l’école primaire je me disputais avec mes professeurs. Je disais qu’un problème qui avait une solution dès le départ n’était pas un vrai problème. Je suis comme cela, c’est parce qu’il n’y a pas de solution que je poursuis ma recherche. S’il y a une solution dès le départ, ce n’est pas un problème digne de ce nom. J’étais déjà “tordu” comme enfant et cela n’a jamais changé.


Je peux comprendre que les gens autour de moi me voient comme quelqu'un qui n’aime pas s’adapter aux choses, mais je ne pense pas que cela soit le cas. Même s’ils ne me le disent pas directement, je sens qu’ils le pensent. Quand je discute avec les gens je ne suis souvent pas d’accord, mais comme je ne peux pas les interrompre toutes les deux phrases, je dis “oui, en effet”. Et en écoutant les gens j’obtiens de précieuses idées. Si on est bloqué dans son mode de penser et qu’on n’est pas réceptif à d’autres opinions, il est impossible de créer de nouvelles choses. Que ce soit ce gant que je tiens ou n’importe quelle autre chose, même si je pense qu’il est parfait, je trouve le moyen de mettre le doigt sur des imperfections. Même s’il n’y a pas de logique dans ma pensée, je cherche à critiquer systématiquement. Et de là, au moment où je m’y attends le moins, quelque chose m’apparaît. Je recommence à penser par rapport à ce nouvel élément. Tout au long de l’année je critique tout : mes gants, mon tir… Ceci parce que dès que l’on décide que quelque chose est correct on ferme la porte sur la possibilité d’une nouvelle évolution.

Diagnostic

Voici un gant que j'ai fabriqué il y a 15 ans. Oui je peux voir un peu comment tire son propriétaire. Le Kuchi du Hanare bouge en fonction du tir. Le gant est sale par endroits… Le propriétaire de ce gant retient le pouce avec la pointe de l’annulaire. Il ne laisse pas la corde être prise naturellement par le gant, mais il la retient avec le majeur. Ce n'est pas bon. Et puis il en met des quantités de Giriko… J’ai l’impression qu’au lieu de laisser la corde être retenue naturellement par le Kuchi, le tireur la retient avec les trois doigts (index, majeur, annulaire) et “provoque” le Hanare en ouvrant les doigts. Enfin, je n’ai pas vu le tir en soi, mais j’ai l’impression que le tireur bloque le pouce en appliquant trop de pression avec les autres doigts… Il n’a probablement pas un Hanare très incisif, très tranchant… Mais pourquoi met-il tant de Giriko ? Je crois que c’était une commande qui m’était parvenue par le biais de Furusawa Sensei. Je me souviens bien car la main est grande. Cela complique un peu le processus de fabrication, car on travaille beaucoup en l'essayant avec la main dedans, et si le gant est beaucoup plus grand que notre main cela peut gêner. Bien sûr si le gant est trop petit pour y glisser la main, c’est encore plus difficile. Mais avec un gant trop grand aussi c’est difficile car on a la main qui “nage” dedans, et il faut supposer beaucoup de facteurs…

La voie des révélations

On peut vraiment voir entre cet ancien gant et celui que je suis en train de faire qu’il y a beaucoup de changement. Et oui, mes gants changent au fil des années. Là j’ai trouvé une combine pour ne pas avoir besoin de bloquer le pouce si fort… J’ai travaillé la surface du pouce et des autres doigts pour qu’il y ait juste la bonne retenu. Je suis en train de rechercher un moyen qui fait que les doigts qui tiennent le pouce soient “aspirés” par la surface du cuir sur le pouce. Je fais cela à longueur d’année, des changements, des expériences, des petites recherches. C’est mon caractère. Je ne peux pas me satisfaire de quelque chose. Ce que j’aime c’est tenter quelque chose de nouveau, même si je ne parviens pas à un résultat final. Ce sont les tentatives que j’aime. Je ne vais pas changer, et si on ne travaille pas dans cet état d’esprit on n’a jamais de révélations. Prenez la pomme de Newton ! Si nous on voit une pomme tomber on pense tout au plus qu’elle doit être bonne à manger. Mais pour Newton qui pensait constamment à toutes ses théories de physique, cela l’a amené à penser à la loi de la gravitation. Moi c’est parce que je pense tout le temps à mes gants et au Kyudo que des petits incidents de la vie me donnent des idées. Si on se satisfait de quelque chose, il n’y a plus de place pour que de nouvelles idées y pénètrent. Dans mon cas, c’est bizarre à dire, mais à longueur d’année je ne me fais pas confiance. Ou disons que je me fais confiance avec méfiance. C’est mon style de vie. Ce n'est pas fatiguant, au contraire, c’est amusant. Pour moi de répéter toujours les mêmes choses, c’est ce qu’il y a de plus insupportable. Si on me disait de refaire les mêmes choses parce qu'elles elles sont parfaites, je serais tout de suite lassé. Je dirais «non merci !». C’est parce qu’il n’y a pas de réponse que c’est amusant. C’est pour cela qu’on dit de moi que je suis spécial, mais je me satisfais de cet état de fait. Vu de l’extérieur on pourrait se dire que je devrais me contenter du niveau que j’ai atteint, mais je n’y arrive pas. Si on me disait de faire des gants conformes à un modèle donné, j’arrêterais du jour au lendemain. Je serais incapable de rester assis ici. Je vais presque quotidiennement visiter des Dojo et je reviens en train vers dix heures du soir. C’est mon habitude de venir ensuite dans mon atelier pour y travailler encore un heure. Quel que soit mon état de fatigue. Normalement quand on est fatigué on va dormir. Moi je suis incapable de dormir. Si je suis dans mon atelier, même si c’est pour trente minutes, je retrouve mon rythme de croisière. C’est en travaillant que je redeviens moi-même. Et ce n’est qu’après cela que je peux prendre mon bain puis aller me coucher. Si de temps en temps je me dis que je suis fatigué et que je ne viens pas dans mon atelier, je suis incapable de m’endormir. C’est un Bimbo-Sho (des habitudes de gens pauvres). Cela me soulage de ma fatigue. La plupart des gens passent leur temps libre à regarder la télévision par exemple. Moi je ne regarde la télévision que deux fois par ans, au réveillon et le deux janvier. Si j’ai du temps pour regarder la télévision, je me sens beaucoup mieux en étant ici à travailler. Je suis incapable de trainer devant la télévision en buvant du thé. Il m’arrive de lire le journal ou de regarder la télévision trente minutes après un repas, mais c’est tout. On me demande souvent si cela ne me fatigue pas. Physiquement c’est fatigant, mais mentalement ce n’est pas fatigant.


Okazaki Sensei


Séminaire Shogosha occidentaux dirigé par Okazaki Sensei, Tokyo octobre 2012


256 vues
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now