La Forge d'un esprit pur

Mis à jour : 22 juil. 2019

Seishin Tanren 精神鍛錬

Senshin Tanren est une notion commune non seulement à toutes les disciplines martiales japonaises, mais elle s'étend également à toute étude approfondie requérant une participation active du corps et de l'esprit.


L'image fait directement référence à l'art de la forge du sabre (Kaji). Le fer n'est malléable que s'il est rouge. Pour qu'une technique soit parfaitement intégrée, il faut la mettre au feu, c'est le seul moyen de lui donner la forme requise. Mettre une technique au feu, c'est tout d'abord l'exécuter de manière répétitive, à des rythmes divers, dans des contextes très différents, avec des intensités variées, sur une période suivie. Cette opération doit être reprise, bien sûr : ce n'est que dans le feu intense de l'action et par les chocs répétés, des remises en question que l'esprit du pratiquant acquiert assez de malléabilité pour prendre la forme définie par les principes de telle ou telle tradition. Ce n'est qu'en s'entraînant à repousser ses propres limites que l'on peut donner à son esprit une forme donnée. Et cela ne peut se faire que dans l'effort et la sueur, le doute et la prise de risque, et, finalement, l'acceptation de ses propres limites du moment. Feu Maître Draeger parlait souvent, concernant cette période d'entraînement, de sang, sueur et larmes. Puis, une fois la forme désirée acquise, une cristallisation s'effectue un peu à la manière de la “trempe“, et l'esprit est alors inaltérable... jusqu'à la prochaine opération de forge.

L'esprit du pratiquant repose sur des braises
Seishin Tanren

Tout comme le métal insuffisamment travaillé, le pratiquant qui manque d'entraînement ou qui ne se «donne» pas assez ne permettra pas à son esprit d'atteindre une température suffisante et la forme de cet esprit restera inachevée ... On ne trempe pas un métal qui n'a pas assez chauffé.


En Budo, le métal (l'esprit du pratiquant) est chauffé progressivement par les techniques de base, les rudiments de l'étiquette du Dojo, la mise en forme physique. Cela peut prendre des mois, des années. C'est une période où les coups de marteaux sont encore rares, le métal repose sur des braises à une température bien déterminée afin de ne pas brûler le métal avant de l'avoir travaillé. Puis la température s'élève sensiblement. Périodiquement, le métal est sorti de la forge pour être battu, replié, étendu, replié encore et tourné dans tous les sens. En Kyudo cette chaleur intense peut-être fournie par le Shinsa (l'examen) et les Kyogi (tournois, compétitions) dans des Taikai (grandes rencontres).


Plus l'intensité de la chaleur est grande, plus le métal est malléable. Quant aux coups de marteaux, ce sont les douleurs bravement assumées, les défaites péniblement mais vaillamment digérées, les périodes de découragement précédant celles de l'espoir, les remises en question menant à de douloureuses contorsions mentales et aboutissant à des bribes de sagesse, bref tout ce qui rythme une vie de « pratiquant» de Budo, avec tout ce que ce terme de pratiquant implique ...

La trempe est le résultat d'un processus intérieur

A l'instar du marteau qui descend inexorablement sur le métal rougi, le rythme des difficultés décrites ci-dessus martèle l'esprit du pratiquant en en altérant peu à peu la forme. C'est une longue période qui peut durer des années, des décennies, certains métaux plus durs que d'autres nécessitant des opérations répétées.


Lorsque les stages intensifs, les Misogi (entraînements d'endurance), les Embu (démonstrations) et autres Kyogi et Taikai ont porté la température du métal/esprit à son paroxysme, il se produit une sorte de cristallisation des notions reçues. Cette cristallisation, peut être comparée à la trempe du métal travaillé, mais au contraire de la forge, la trempe n'est pas effectuée par quelqu'un, elle est le résultat d'un processus intérieur alimenté par un entraînement régulier et sérieux.


Après cette première cristallisation, le processus peut être répété plusieurs fois jusqu'à ce que la forme du métal/esprit atteigne la «perfection». Après chaque période de cristallisation, le pratiquant est altéré pour toujours. Il n'y a pas de possibilité de retour en arrière. Un individu qui a suivi un entraînement intensif pendant des années ne sera plus jamais le même car il aura eu accès à des vérités qui ne s'expliquent pas, mais qu'on ne peut tout simplement pas oublier.


Ceux pour qui la cristallisation semblerait venir trop rapidement ne doivent pas oublier que l'opération qui suit les occupera bien assez longtemps : il s'agit du polissage et du peaufinage. Ceci peut se faire jusqu'à notre dernière heure...


Si vous m'avez suivi jusqu'ici, vous serez d'accord avec moi que certaines questions diablement importantes se profilent à l'horizon de ce modeste exposé : si la forme de l'esprit est décidée par le forgeron (la tradition ou le Maître) ne court-on pas un risque énorme en nous confiant à un tel «changeur d'esprit» ? Et la forme qu'on prétend donner à notre esprit, est-elle vraiment souhaitable ? Voici des questions qui risquent de vous donner autant de maux de tête que les coups de marteau dont on parlait plus haut. Ne perdons pas de vue qu'elles sont de toute première importance, surtout lors du choix d'une discipline ou d'un enseignant ...


Je pense qu'il est important d'ajouter, dans un monde où la notion d'effort est devenue si négative, que si ce dernier est librement et joyeusement consenti, il peut même se révéler agréable.


P. Krieger 1989



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