Shu Ha Ri 守破離

Mis à jour : 27 janv. 2019


Calligraphie de Pascal Ktieger

Dans l'article précédent, Matsueda Sensei insistait beaucoup sur la notion de Shu-Ha-Ri. C'est le cycle naturel de l'apprentissage, de la pratique et de la maîtrise.


En Budo, pour un pratiquant japonais, la compréhension et la durée des différents stades du cycle Shu-Ha-Ri sont évidentes. Lorsqu'il commence l'apprentissage d'une discipline, d'une Voie, il y a tellement de Sempai et de Sensei dans son environnement qu'il n'envisagera pas d'autre attitude que l'obéissance. Il sait qu'il est encore loin le temps où il devra prendre la relève. En Occident, dans une discipline somme toute assez confidentielle comme le Kyudo, il est possible d'être amené à prendre des responsabilités bien plus tôt que cela n'aurait été le cas au Japon. C'est d'ailleurs ce qui m'est arrivé quand mon premier professeur a dû quitter le Dojo pour raisons de santé. Tout débutant que j'étais il a fallu assurer la pérennité de notre section de Kyudo. Et aujourd'hui encore quelques novices courageux décident de créer un Dojo dans des régions où ne se trouvent pas de véritables Sensei. Et c'est là que le danger guette, car ce qui est au départ une nécessité devient vite une addiction, un besoin impérieux d'exercer une forme de pouvoir. Le fait d'avoir grillé les étapes nous expose alors à beaucoup de dangers et peut même devenir nocif pour les autres pratiquants qui nous entourent. Je le dis en toute sincérité, les moments où je me sens le plus heureux c'est quand je me retrouve au Japon avec mes Sempai. C'est tellement confortable de retrouver la position de Kohai.


Shu-Ha-Ri est une notion qui décrit la progression naturelle d'un individu. Ne peut-on pas la transposer à une communauté de pratiquants ? Où se situe le Kyudo en France après 40 ans au regard des 3000 ans d'évolution de la culture de l'arc au Japon ? Cette question est posée par la FFJDA au CNKyudo :

  • l’autorité historique des maîtres japonais et le respect qui leur est dû

  • l’autonomie des arts martiaux vis à vis du Japon

  • le degré de maturité du Kyudo en France

Je vous propose à nouveau de lire sur ce sujet Pascal Krieger qui disait justement de mon premier professeur : «Il s'est toujours pris pour un Maître, il n'a jamais su être un disciple !».


Erick Moisy



Le stade SHU 守 : obéir, se soumettre, protéger

Celui qui veut apprendre un métier cherche un maître d'apprentissage. Ce dernier trouvé, il accepte librement de se soumettre aux lois de la profession et, comme il est ignorant de tout, il met toute sa confiance dans ce maître d'apprentissage. Dès le début, il fait preuve d'obéissance et se plie à des tâches qui n'ont pas toujours un rapport direct avec ce qu'il est venu apprendre. Il s'aperçoit vite que son maître d'apprentissage ne se limite pas à lui apprendre son métier mais veut aussi que les choses se fassent d'une certaine manière et dans un état d'esprit bien défini. Autrefois, ce maître était souvent choisi par le père de l'enfant. Il était dès lors entendu que le flambeau de l'éducation du jeune homme était repris par ce maître d'apprentissage. Dans certains cas, c'est encore vrai aujourd'hui.



En ce qui concerne le Budo, ce premier stade se nomme SHU (obéir, se soumettre, protéger). Le jeune Gyosha choisit un Maître ou, plus souvent, est choisi par ce dernier. Dès lors, il se soumettra, sans réserve, aux principes de la tradition. Son expérience ne différera pas beaucoup de celle du jeune apprenti. Cependant, le côté éducatif sera plus poussé que le côté technique. Les tâches domestiques auxquelles il devra s'astreindre lui paraîtront sans aucun rapport avec les disciplines martiales mais c'est pourtant sur l'état d'esprit avec lequel il les exécute que le Maître va mettre l'accent. D'autre part, on attendra de lui qu'il «protège» le bagage technique qu'il est en train de recevoir en excluant toute interprétation personnelle et en appliquant les techniques avec la précision la plus rigoureuse. Le jeune élève développera progressivement les qualités de Junanshin (L'esprit malléable) dont nous avons parlé précédemment.


Dans un métier comme dans le Budo, ce premier stade peut durer de trois à cinq ans. Après cette période, l'apprenti ou le Gyosha aura une solide connaissance de son métier ou de son art mais n'aura encore aucune expérience pratique.


Le stade HA 破 : casser

L'apprenti, devenu maintenant ouvrier qualifié, doit faire ses propres expériences. Le maître d'apprentissage lui demandera de partir pour pratiquer ce qu'il lui a transmis dans d'autres lieux de façon à ce qu'il soit confronté à de nouvelles difficultés. Le nouvel ouvrier ressentira à ce moment-là une sorte de cassure. Il n'y aura plus personne pour juger son travail et lui donner des conseils. Côtoyant des gens qui ne le connaissent pas, iI devra continuellement faire ses preuves. Cette expérience, très dure au début, finira par lui donner une certaine confiance en ses capacités. Tout en appliquant ce qu'il a appris, il se familiarisera avec de nouvelles techniques et rencontrera des gens qui ont une approche différente de la profession. Ses connaissances s'approfondiront au fur et à mesure que son expérience mûrira. Bien que déjà personnalisé, son style sera encore fortement imprégné de celui de son maître d'apprentissage.



Dans le domaine du Budo, cette période se nomme HA (cassure). Elle correspond à la décision de l'élève de quitter le Dojo pour aller tester ses capacités dans d'autres traditions. Cette expérience, connue sous le nom de Musha Shugyo (austérités du guerrier), est jonchée de difficultés. Les défis sont nombreux, les remises en question douloureuses. Cependant, à travers son attitude, c'est encore son Maître que l'on jugera. Il est resté fidèle en esprit à ce Maître, et il est conscient d'être en quelque sorte son représentant itinérant. Après avoir longuement approfondi et enrichi ses connaissances, il acquerra une grande confiance en soi et personnalisera sa technique. Il aura finalement sa propre idée de l'art qu'il pratique. Cette période peut durer de dix à vingt ans, voire plus.


Le stade RI 離 : s'éloigner

Puis vient le temps où l'on se forge ses propres convictions. Prenant de l'assurance, on entrevoit une certaine cohérence dans ce que l'on fait. Un beau jour, on se sent convaincu. La direction est claire. Le stade RI est l'aboutissement naturel des deux premiers stades. L'ouvrier, comme le Shugyosha, peut revenir vers son Maître pour le seconder ou lui succéder à la tête de l'entreprise ou du Ryu. Mais le plus souvent, fort de ses expériences personnelles, il voudra voler de ses propres ailes et créer un style personnalisé en accord avec ses propres idées. Il est temps alors d'ouvrir un Dojo, de promouvoir son propre style composé de ce que l'on a appris et de ce qu'on a soi-même expérimenté.



Il est possible que l'ancien élève ait dépassé le Maître, dans le domaine technique tout au moins. Dans ce cas, ce dernier en retirera des enseignements et se louera d'avoir été le point de départ d'une telle vocation.


A ce moment, devenu Maître à son tour, l'ancien élève se déchargera de ses devoirs envers son Maître tout en lui conservant son respect et sa reconnaissance pour lui avoir donné des bases solides sur lesquelles il a pu construire son propre style. Il n'a désormais à répondre de personne d'autre que de lui-même.


Conclusion
Calligraphie de Maître Kuroda

La progression naturelle exprimée dans la notion Shu-Ha-Ri peut se retrouver dans les domaines les plus variés, du plus insignifiant au plus global. L'enfant qui apprend à couper du bois aux côtés de son père devra reproduire les mêmes gestes que ce dernier (SHU). Après quelques jours, lorsque le père jugera que l'enfant est assez habile, il le laissera faire seul. Les jours suivants, l'enfant fera ses expériences. Il essayera plusieurs méthodes, coupera son bois trop gros, se blessera peut-être quelques fois (HA!). Après quelques mois, il aura relativement maîtrisé cette activité. Il coupera le bois à sa façon (RI), mais le temps mis à le faire et la dimension des morceaux de bois seront tous deux acceptables.


Plus globalement, l'enfant est au stade SHU jusqu'à son adolescence. Tout ce que lui disent ses parents reflète la seule vérité qu'il connaisse: il obéit. Dès l'adolescence, il entre dans le stade HA. Cassant son moule, il fait ses expériences à l'extérieur du noyau familial. Les idées différentes, les nouvelles influences qui le charment entrent souvent en conflit avec les connaissances qu'il a acquises au stade SHU. Il devient à son tour père de famille. Il mène une vie en général différente de celle que ses parents ont menée. lI est au stade RI et peut superviser le stade SHU de son propre enfant.


Lorsqu'un individu veut brûler les étapes, il se crée automatiquement toute une série de problèmes qui viennent s'ajouter à ceux, suffisamment nombreux, inhérents à chaque stade. La maxime japonaise concernant la notion Seishin Tanren (La forge d'un esprit pur), chère aux pratiquants de Budo, illustre assez bien ce qui précède : «En Budo, il faut mille jours pour apprendre (la technique), dix mille jours pour la polir ; la différence entre la victoire et la défaite se mesure en fractions de seconde.»


Pascal Krieger - 1989



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