Victoire sur soi même 己に克つ

Mis à jour : 27 juil. 2019

Onore ni Katsu - Victoire sur soi même. Si ce thème bien connu semble plus approprié dans les disciplines martiales où des compétiteurs s'affrontent les uns contre les autres, avec ou sans arme, il est l'aboutissement du Do, ce chemin qui devrait mener à la conquête, sinon la compréhension de soi même. Ce fut l'un des thèmes essentiels lors de la conversion des Bujutsu (techniques martiales) en Budo (voies martiales) au 16e siècle japonais.





En Kyudo, l'Occident a longtemps propagé l'idée qu'il n'y avait pas de compétition, ce qui a sans doute contribué à ignorer cette notion ou à la rendre vide de sens. Pas de combat, pas de victoire... et pas de défaite ! Pourtant, c'est bien lorsque l'on prend conscience que la plupart des difficultés que nous rencontrons dans notre pratique émanent de nous-mêmes que cette notion de victoire sur nous-même entre véritablement en nous.


C'est principalement pour montrer l'importance de cette notion dans notre discipline que j'ai voulu réaliser le documentaire “Mato no Muko, Au-delà de la cible“, au-delà de la victoire sur l'autre. L'adversaire participe à la compétition pour nous le faire comprendre. Ce dernier mérite pour cela tout notre respect et notre gratitude.


Dans la stratégie militaire, le chef de guerre n'attaque que si l'adversaire est, ou semble être plus faible. Le contraire serait condamnable, car la vie de soldats est en jeu.


Mais lorsque l'adversaire est soi même, la parité est totale, et le vaincre reste la plus belle des victoires, car ce combat intime ne bénéficie ni de chance, ni d'effet de surprise. C'est un combat frontal et sincère.


Lorsqu'on s'affronte soi même, on a un adversaire à son exacte mesure.


Pascal Krieger


Il y a quelques années, Mireille Moisy était tombée sur une question qui revient fréquemment au Gakka (épreuve écrite) de l'examen de Renshi : “Que représente pour vous le fait de devenir Renshi ?“ Honda Sensei va illustrer une bonne partie de cet article. Ce jour là il était le juge du Gakka. Il est venu demander à Mireille de préciser sa réponse. Entre autres, elle avait écrit que l'obtention du Renshi apporterait une forme de crédibilité et de légitimité pour enseigner le Kyudo. Honda Sensei, avec beaucoup de bienveillance lui a dit ceci :

Oui, je sais que pour la plupart des occidentaux les diplômes ont une grande importance vis à vis des autres pratiquants. Pour nous japonais c'est différent. Nous ne voyons les diplômes que comme le résultat d'une épreuve sur nous-mêmes...


Tout être humain ressent le besoin de se sentir reconnu dans ses compétences, ses qualités. Mais pour certains, le besoin de reconnaissance est tel qu'il engendre le goût du pouvoir. Bien-sûr nous avons besoin de leaders, de personnes qui vont généreusement accepter de donner de leur temps et de leur énergie pour transmettre des compétences acquises aux autres. Malheureusement, chez quelques-uns ce goût du pouvoir va devenir une drogue et prendre des proportions pathologiques. Et le goût de la victoire sur les autres est curieusement très développé chez des pratiquants qui se disaient rebutés par la compétition, persuadés que leur mission d'enseignement était un devoir d'altruisme. Mais il est clair qu'il s'agit d'une drogue, de l'expression exacerbée de l'égo.


Dans un examen, dans un tournoi, Onore ni Katsu n'a de sens que si cette notion se ressent chez le pratiquant de Budo, dans ses succès comme dans ses échecs.


“Le succès modifie les gens, tandis que l'échec révèle qui ils sont vraiment.“

Mark Twain.



La soif de se battre est bien entendu importante, mais en Kyudo ce n’est pas l’élément principal. S’il n’y a pas une forme de sérénité par rapport à l’épreuve les choses ne se déroulent pas bien. Et cette sérénité est liée à la confiance en soi.


Suzuki Sensei et Honda Sensei à Ise

Mais dans la plupart des cas, même pour les tireurs qui sont très sûrs d’eux-mêmes, les choses ne se passent pas facilement. C’est en accumulant les échecs, après cinq ou six participations, que la vraie force d’un tireur fait surface.


Pour Honda Sensei c’est la même chose. Il a été 5 fois vainqueur de la Coupe de l'Empereur. C’est un tireur qui ne commet pas d’erreur, qui a un niveau de Tekichu très élevé. Une partie de lui voudrait continuer la compétition et l’autre moitié pense autrement.


Puis il y a eu le fait que l’ancien président Kamogawa Sensei lui a dit: “Honda, c’est peut-être le moment de cesser de participer. Cela décourage les autres participants. J’aimerais donc que tu arrêtes. Ne pense-tu pas que le moment est venu?”. Et Honda Sensei a dit que si tel était son point de vue il allait se retirer.


Suzuki Sansei Sensei

Hanshi 10ème Dan




Ego Sensei reçoit le titre de Hanshi

Comme être humain, Honda Sensei est quelqu’un de “riche”, de généreux et gentil dans tous les domaines. Quand on parle avec lui, ce n’est pas quelqu’un qui élève la voix. Nous, nous avons tendance à nous emporter de temps en temps, mais pas lui. C’est quelqu’un de très patient, de persévérant. Et ceci apparait tel quel dans son tir.


En un mot, je dirais que c’est quelqu’un qui travaille très dur. Il le dit lui même : Physiquement je n'étais très pas avantagé, mon tir n’est pas n'était pas digne d’éloges, mais c’est précisément à cause de cela que j’ai été stimulé à me battre”.


Une fois on discutait entre pratiquants et quelqu’un m’a dit : “Dis-donc Ego, tu dois penser que Honda Sensei s’entraîne deux fois plus que nous, non ? Mais en fait c’est faux. Il s’entraîne trois à quatre fois plus que nous”. C’est vraiment quelqu’un qui travaille dur, et il mérite beaucoup de respect.

Ego Kunihiro Sensei

Hanshi 8ème Dan





En élaborant le scénario de Mato no Muko, un film qui tourne autour de la Coupe de l'Empereur, le témoignage de celui qui l'avait remporté 5 fois, le record absolu, me paraissait évident. Malgré plusieurs tentatives, Honda Sensei a toujours catégoriquement refusé de participer dans le film. Une belle leçon d'humilité !


Ego Sensei nous a confié qu'il avait échoué 23 fois à l'examen de 4ème Dan. Lors d'un stage de Kyudo en France, j'ai entendu l'enseignant s'adressant à tous les participants expliquer qu'il avait réussi du premier coup tous ses examens jusqu'au Renshi, et que donc tout le monde devait faire de même et se fixer cet objectif....


Le Kyudo est une discipline que nous pratiquons ensemble mais nous sommes tous différents, et la victoire est une démarche qui ne concerne que soi même.



Erick Moisy









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