L'esprit de Keiko

Mis à jour : 25 janv. 2019


Jeune Shodan, j'avais consacré toute une année à l'organisation du séminaire EKF de Genève en 1986. A l'époque il n'y avait qu'un seul stage du lundi au vendredi avec passage d'examen le samedi. Les 170 participants étaient répartis en 4 groupes, le temps d'attente paraissait bien long entre 2 passages devant le Sensei : tirer 2 flèches et obtenir enfin “la correction qui change tout...“ Les plus hauts gradés travaillaient sous la direction de Kamogawa Sensei, Hanshi 9e Dan de la Zen Nippon Kyudo Renmei (à l'époque on ne disait pas encore ANKF). A plusieurs reprises Kamogawa Sensei a insisté pour que ceux qui n'étaient pas en train de tirer fassent Mitorigeiko. (Lorsque Keiko se retrouve composé derrière un autre mot il se prononce -geiko)

Mi : regarder

Tori : prendre

Mais la plupart ont continué à se disperser, à flâner ou à bavarder sur des bancs qui bordaient le Shajo. A midi nous avons salué pour la pause déjeuner. Au restaurant, à la table des Sensei, une absence très remarquée : Kamogawa Sensei. Nous l'avons retrouvé en train de tirer seul des séries de flèches dans le Dojo qu'il n'avait pas quitté durant toute la pause déjeuner. Exaspéré par notre manque d'appétit à apprendre, il s'était offert plus d'une heure de Yakazugeiko.

Ya : flèche

Kazu : un grand nombre


Erick Moisy



Comme beaucoup de mots simples, Keiko possède un sens profond que son utilisation fréquente ne laisse pas supposer. L'étymologie des idéogrammes nous révèle souvent de belles surprises sur le sens de mots passés dans le jargon quotidien de notre pratique.

— Sensei, aujourd'hui doit-on porter le Kimono ou le Keikogi ?

Kei : penser, méditer

Ko:passé, ancien

Keiko : Mukashi wo kangaeru “Méditer sur le passé !“

Voilà déjà une interprétation moins banale que l'habituelle traduction : “entraînement“. En plus explicite, le mot Keiko nous incite à considérer ce qui se faisait par le passé, à s'en inspirer, à recréer, autant que possible, la même ambiance et les mêmes conditions, à refaire les même gestes afin de tenter de re-capturer le même esprit.


A la différence d'autres Budo comme le Judo, le Karate ou l'Aikido, le Kyudo n'est pas une discipline “révélée“. Il n'y a pas un “fondateur“. Depuis l'origine la pratique de l'arc japonais s'est transmise de maîtres en maîtres, elle a évolué pour devenir “Kyudo“ en s'appuyant sur la connaissance et le respect des traditions perpétuées par tous les prédécesseurs. Bien qu'elles aient beaucoup évoluées, nous passons donc le plus clair de notre temps d'entraînement à exécuter des formes qui ont été élaborées voici plusieurs siècles. C'est une tâche bien ardue, même d'une manière toute relative, de re-capturer l'esprit qui animait ces créateurs d'autrefois, mais c'est le chemin qui ne nous donnera pas l'impression de faire (ou de voir faire) des gestes vides de sens ! Il n'est pas rare de voir des pratiquants singer ce qui s'est fait autrefois. On appelle cela le «syndrome du petit Samurai».


En Kyudo, pas de combat, pas de corps à corps ni de contact entre armes. Nous utilisons un arc de 2,30 m de long, très peu pratique pour se défendre par exemple d'une agression dans le métro. Pour ces raisons, et sans doute bien d'autres encore, l'appartenance du Kyudo au monde du Budo est plus difficile à percevoir que dans les autres pratiques martiales. Le pratiquant de Iaido, par exemple, apprend le maniement du sabre, le Katana qui était l'âme du Samurai et qui ne quittait jamais ce dernier. Paradoxalement, l'élève de Iaido d'aujourd'hui l'oubliera quelquefois sur le bord du tatami ou le laissera dans une armoire du Dojo jusqu'au prochain entraînement.


Les Bushi s'entrainaient afin de pouvoir assurer la sécurité de leur clan ou de leur Seigneur. Aujourd'hui, c'est souvent dans un but récréatif que la plupart d'entre nous prenons les armes. Le moindre ennui digestif nous éloigne du Dojo, l'entraînement est programmé de telle heure à telle heure ; après cela : changement de vie ! Nous n'avons rien à défendre (physiquement), aucune menace réelle ne nous motive.


Le sens de l'honneur et du dépassement de soi était très aigu chez les Japonais de l'époque féodale à cause des divers éléments de leur culture néo-confucianiste, shintoïste ou bouddhiste. Aujourd'hui, ignorants de cette pression culturelle, s'en étant libéré ou l'ayant rejeté, le sens de l'honneur, le dépassement de soi gratuit (sans récompense sous forme de mérite sportif ou d'obtention d'un grade), tout cela s'est estompé. La frugalité d'existence des Bushi, leurs valeurs martiales basées sur la loyauté, l'honneur et le courage, donnaient un sens différent à leur notion de Keiko. Aujourd'hui, nous travaillons 8 heures par jour, nous vivons dans un confort relatif et mangeons à notre faim, quand ce n'est pas plus.


Nous avons supprimé l'effort inutile. Nous sommes assurés pour tout (“sauf les blessures d'amour propre“ comme l'a dit un jour Christophe d'Alessandro). Nous nous sommes libérés d'une partie de nos responsabilités d'êtres humains tant et si bien que lors d'un accident, le seul problème est de savoir quelle assurance va payer la casse. Le contexte est si différent qu'il paraît impensable que nous puissions recréer avec quelque succès l'environnement d'autrefois.


Mais si le Bushido, le code d'honneur des guerriers japonais d'autrefois, n'a plus aucun sens dans notre monde actuel, le Budo met à notre disposition une structure qui, étonnamment favorise ce retour aux sources. Il suffit de vouloir se conformer à cette structure.



Keiko Shokon : Le Budo nous apporte quelque chose de cette vérité ancestrale qu'il contient si nous faisons des efforts sincères pour actualiser cet esprit dans notre environnement actuel.

Sho : faire briller

Kon : maintenant


Il est possible de se dépasser, physiquement et mentalement, en effectuant les mêmes gestes qu'autrefois, dans le cadre d'un Dojo sobre et calme, vêtus d'habits et utilisant des armes similaires à ceux des Japonais d'antan. Bien sûr, ce retour aux sources est plus difficile encore pour nous autres Occidentaux, mais c'est le prix à payer pour tenter de recapturer un peu de cet esprit d'autrefois et de vivre, dans cet esprit-là, notre vie d'aujourd'hui. Le travail d'actualisation est plus complexe : cela suppose que l'on a bien compris l'esprit des anciens et que l'on perçoit également comment cet esprit peut influencer notre conduite actuelle dans un but qui n'est plus de tuer pour protéger son seigneur, mais de tenter de créer un monde meilleur.


Et dire qu'on traduit Keiko par “entraînement“ !



Onko Chishin : réchauffer le passé pour connaître le futur


Cette maxime s'accorde bien avec celle qui décrivait « Keiko» (penser au passé et s'inspirer de l'esprit avec lequel les choses étaient faites auparavant).


L'histoire se répète, et c'est pour cela que l'étude de l'histoire est très importante. Elle nous permet de connaître, d'une façon très globale, il est vrai, les réactions d'un peuple dans des situations données.


L'histoire nous permet surtout d'examiner à tête reposée et tout à notre aise, les conséquences qui ont découlé de ces réactions, et surtout, les nombreux nouveaux problèmes qu'elles ont engendrés. Bref, l'Histoire nous permet de nous placer dans un siège confortable de spectateur afin de visionner le film des événements passés d'une manière on ne peut plus globale. Tout nous semble évident car chaque tenant et aboutissant nous sont révélés. Il n'est d'ailleurs pas rare, qu'en de tels cas, nous ressentions une certaine supériorité intellectuelle par rapport aux acteurs de l'histoire : “mais pourquoi n'ont-ils pas prévu que cela tournerait ainsi ?“... Ce que l'on oublie trop souvent, c'est qu'un examen de l'histoire, surtout ancienne, n'est que rarement émotionnel et ne tient nulle comparaison avec ce que devaient ressentir ceux qui la subissaient.


Il est donc relativement aisé de “réchauffer le passé“, mais la deuxième partie : “connaître le futur“ pose beaucoup plus de problèmes. Pour tirer des parallèles avec la situation actuelle, en tenant compte des différences de contexte, d'époque, de tendance, etc, il faut être doué d'une grande perspicacité.


Le parallèle à tirer avec les activités martiales qui nous sont chères concerne notre attitude envers les traditions. Le fait que nous nous trouvions à la fin d'une période où l'on s'est efforcé de rejeter toute tradition sans discernement, n'est pas nouveau dans l'histoire de l'humanité. Les Romains du 3e siècle de notre ère fustigeaient déjà leur jeunesse en prédisant un futur bien obscur à leurs enfants s'ils persistaient dans le non-respect des traditions. Et c'est par cycles réguliers que cet état d'esprit s'est renouvelé maintes fois depuis.


La tradition, c'est la connaissance ancienne codifiée pour qu'elle puisse se transmettre plus sûrement. Chaque tradition cache quelque chose de valeur. Le problème, généralement, est que cette codification ne comprend pas le contexte spirituel dans lequel ces traditions ont vu le jour. Les générations ultérieures les confondent vite avec des rites gestuels vides de sens. Dénuées de spiritualité, il est tout à fait normal qu'elles soient balayées par le premier coup de vent révolutionnaire. L'esprit de “Onko Chishin“ nous encouragerait plutôt à examiner attentivement ces traditions afin de tenter d'en raviver la contexte spirituel. Retrouver l'esprit qui les a engendrées et qui pourrait engendrer d'autres choses positives aujourd'hui.

Les traditions que nous observons encore aujourd'hui dans le cadre du Budo remontent à plusieurs siècles. Plutôt que de s'y soumettre d'une manière ignare, dans le seul but de faire des beaux gestes ou de se donner des allures ésotériques, “Onko Chishin“ nous encourage à en rechercher l'essence. Les traditions décrivent souvent un comportement humain bien défini dans un contexte donné, en rapport avec des philosophies (Bouddhisme Zen, Taoïsme, Shintoïsme ou Christianisme) que nous ne rejetons pas toujours par ailleurs.


Finalement, nous ne sommes pas contre le fait de changer certaines traditions. Simplement contre le fait de purement les rejeter. En cultivant l'esprit de ces traditions, on peut en altérer le gestuel pour le rendre plus conforme au contexte actuel, le simplifier ou le transposer. Mais la suppression pure et simple est une preuve d'ignorance et de paresse mentale.


Pascal Krieger 1988




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